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Le roi qui voulait tuer tous les vieux

mercredi 24 janvier 2018

Dans une cité de haute brousse, au cœur du royaume de Toula-Heela, un jour le roi mourut. M’Bonki, son fils unique, lui succéda. Hélas, M’Bonki fut si grisé par le pouvoir dont il venait d’hériter que bientôt il aspira à l’exercer sans limites et, surtout, sans se heurter aux éternelles remontrances des vieux. Il ne voulait qu’une chose : pouvoir commander librement aux jeunes de son village et leur faire subir toutes ses fantaisies sans être gêné par personne.
Une nuit, il rêva que des vieillards, marchant à la queue leu leu, venaient l’un après l’autre lui faire la leçon et contrecarrer ses volontés. Le matin même, il fit réunir tous les jeunes gens du village sur la grande place qui faisait face au palais et donna ordre à chacun d’eux d’aller tuer son père, ses grands-pères… Bref, de tuer tous les vieux du village ! Et il les menaça de mort s’ils ne s’exécutaient pas. «  Désormais, je ne veux voir partout que des visages jeunes !  »
Accablés, les garçons se retirèrent et firent ce qu’on leur avait ordonné. Tous, sauf un.
Ce dernier, nommé Taasi, était très attaché à son vieux père, dont il admirait la sagesse. Aussi, à la nuit tombée, il le conduisit jusqu’à une grotte qu’il avait découverte au flanc de la colline. Il l’y installa, plaça à côté de lui une bonne provision de nourriture et d’eau, et promit de revenir le voir chaque soir en cachette.
Le lendemain matin, le roi réunit de nouveau les jeunes gens. «  Alors, tous les vieux sont-ils morts ? demanda-t-il. – «  Oui, répondirent les jeunes gens. – «  C’est bien. Maintenant je vais vous demander de faire quelque chose pour moi. Voilà : je voudrais que vous réalisiez pour ma monture royale une entrave uniquement tressée avec des grains de sable fin. Apportez-la-moi dans trois jours, sinon, le bourreau que voilà vous coupera la tête ! «    » Et, tout content, il rentra dans son palais.
Les jeunes gens, stupéfaits, restèrent figés sur place… Comme ils retrouvaient leurs esprits, les exclamations fusèrent de tous côtés : «  Comment ! Une entrave faite avec du sable ? Mais c’est impossible ! On tisse des fibres, pas du sable !  » Le plus âgé intervint : «  Attention ! Quand le roi dit quelque chose, il le fait. Et si nous n’arrivons pas à lui fournir ce qu’il demande, il va tous nous tuer !   » Ils avaient beau réfléchir ; aucun ne trouva de solution miracle…
Le soir venu, Taasi, le garçon qui avait sauvé son père, alla retrouver celui-ci dans sa grotte afin de lui apporter son repas du soir. «  Père, lui dit-il, le roi M’Bonki, après avoir fait tuer tous les vieux, s’apprête à exécuter tous les jeunes. Il vient de demander à tous les jeunes du village de réaliser une chose impossible. – Ah oui ? Et de quoi s’agit-il ? – Il nous a ordonné de confectionner une entrave pour son cheval, mais il veut que cette entrave soit faite de grains de sable tressés ensemble. Et si nous ne la lui apportons pas dans trois jours, il nous fera couper la tête. Comment lui donner satisfaction ? – C’est tout simple, dit le vieil homme… Mon fils, approche ton oreille afin que ma bouche y dépose ce que tu diras au roi M’Bonki quand tu seras en face de lui.   » Taasi prêta docilement son oreille à la bouche de son père et retint la leçon que le vieux lui dicta.
Au matin du troisième lever du soleil, les jeunes gens se tenaient sur la place du palais. Le roi apparut : «  Alors, avez-vous tressé mon entrave ?   » Un lourd silence s’installa. «  Je vous donne le temps de dix battements de paupières pour répondre, tonna le roi, sinon le bourreau commencera son travail et sa main ne s’arrêtera que lorsqu’il ne restera plus aucun d’entre vous !   » S’armant de courage, Taasi fit un pas en avant et dit : «  Ô roi, si nous n’avons pas encore tissé ton entrave, ce n’est nullement par esprit de refus. Mais dans notre souci de te satisfaire et d’accomplir un travail parfait, nous voudrions que tu nous montres ta vieille entrave de sable afin qu’elle nous serve de modèle.  » Un frémissement de soulagement parcourut l’assemblée des jeunes… Le roi resta silencieux un moment. Puis il se leva brusquement, fit un signe de la main et dit d’un ton bougon : «  Bon, partez ! Et revenez demain matin !   »
Le lendemain, le roi dit aux jeunes gens : «  Pour vous punir, je vous ordonne de vous réunir tous demain sur la place des exécutions publiques, au moment où le soleil surplombera les crânes des hommes, les cimes des arbres et les dos des animaux. J’y viendrai moi-même, accompagné du bourreau. Si je vous trouve au soleil, je dirai au bourreau de vous couper la tête. Et si je vous trouve à l’ombre, ce sera la même chose. Allez ! À demain !   »
Le soir même, Taasi, désespéré, fit part de cette nouvelle exigence à son père. «  Ce n’est pas grave, dit ce dernier, voici ce qu’il faut faire.   » Et le lendemain matin, quand le roi arriva sur la place des exécutions, à son immense surprise il trouva tous les jeunes gens abrités sous des nasses à poissons, mais ces nasses étaient tressées avec de larges cordes dont le
nattage était si lâche qu’il laissait passer la lumière, si bien que l’on trouvait sur la peau des jeunes gens à la fois de l’ombre et du soleil… «  Ah ! ah ! Vous vous êtes mis à l’ombre ! s’exclama-t-il.
Non, roi, firent les garçons. Regarde, nous sommes au soleil.  » Et ils montraient les tâches de soleil sur leur peau. – «  Alors, vous êtes au soleil ? – Non, roi, nous sommes à l’ombre !   » Et ils montraient les tâches d’ombre sur leur peau.
«  Vous avez encore eu le dernier mot, s’irrita le roi. Mais la prochaine fois, vous ne vous en tirerez pas si aisément. Venez tous sur la place du palais demain matin. Si vous êtes sur une monture, le bourreau vous tuera. Et si vous venez à pied, il vous tuera aussi.   » Et il reprit le chemin du palais. Taasi retourna voir son père. Au lieu d’être atterré par la nouvelle demande du roi, le vieil homme sourit : «  La solution est très facile, mon fils ! Voici ce qu’il faut faire.   »
Et le lendemain matin, quand le roi M’Bonki sortit du palais, il découvrit sur la grande place un spectacle si étonnant qu’il lui arracha un sourire : les jeunes gens étaient tous montés sur des ânons si petits que leurs pieds traînaient à terre. Et tout en étant assis sur leurs montures, ils marchaient en tous sens à travers la place, à grands coups de jambes maladroits… La situation commençait à amuser le roi. «  Ah ! À ce que je vois, vous êtes tous montés ! fit-il. – Non, roi ! Regarde nous marchons. – Alors vous êtes venus à pied ? – Non, roi ! Tu le vois, nous sommes tous sur le dos de nos montures.   » Piqué au jeu, le roi chercha une nouvelle astuce. «  Revenez demain ! leur dit-il. Si vous venez en riant, on vous coupera la tête ; et si vous venez en pleurant, on vous la coupera aussi. J’ai dit !  » Le lendemain, toujours sur les conseils du vieux père de Taasi, les jeunes gens s’inondèrent les yeux de jus d’oignon si bien que, lorsqu’ils pénétrèrent sur la grande place, ils versaient des larmes abondantes tout en riant aux éclats, tellement ils étaient heureux de jouer ce nouveau tour au roi.
Ce dernier sortit du palais. Quand il les vit, pleurant et riant à la fois, il ne put s’empêcher de rire lui aussi. Son cœur se calma, et il comprit que seul un vieil homme caché quelque part avait pu conseiller ainsi les jeunes gens. «  Allons, leur dit-il, rassurez-vous ! Je ne vous ennuierai plus. Tout ce que je vous demande, c’est de me dire si l’un de vous a conservé son vieux. Les réponses que vous m’avez données chaque fois ne peuvent pas venir de vous. Seule l’expérience d’une longue vie peut inspirer une telle sagesse. Que celui qui a sauvé son père me parle donc sans inquiétude.  » Rassuré, Taasi s’avança : «  Ô roi, c’est moi qui ai conservé mon vieux père, et c’est lui qui m’a dicté toutes nos réponses. – Fais le venir, dit le roi. Je serai heureux de connaître un tel sage.  » Les jeunes gens ramenèrent le vieux en triomphe au village.
Le roi, reconnaissant ses erreurs et son inexpérience, prit le vieil homme auprès de lui et en fit son conseiller pour le restant de sa vie.
Et c’est depuis ce temps-là, dit-on, que les rois africains se sont toujours fait entourer d’un «  Conseil de vieux  ».

Contes des sages d’Afrique, Amadou Hampâté Bâ. Éditions du Seuil.

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