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Le roi et le fou

jeudi 28 décembre 2017

Au cœur de la forêt, régnait un roi despote appelé Hédiala. Chaque matin, la malignité de ce roi produisait de quoi faire bouillir d’angoisse la cervelle de ses sujets. Ses conseillers avaient beau faire, Hédiala, têtu comme une mule, avait décidé une fois pour toutes de torturer tous ceux qui faisaient parler d’eux. Sourcils toujours froncés, il ne levait le bras que pour frapper, n’ouvrait la bouche que pour insulter. Il demandait aux uns d’avaler des flammes, aux autres de lécher un couteau tranchant, et Dieu sait quoi encore !
Or, dans la région, vivait un homme réputé connaître beaucoup de choses. Chacun vantait sa grande sagesse.
Il n’en fallait pas plus pour que Hédiala veuille le tracasser : aussi le manda-t-il auprès de lui. Le jour de la rencontre, la foule nombreuse s’assembla, chacun tenant à assister à ce qui allait se passer.
«  Il m’est revenu, dit le roi, que tu te piques de tout connaître ?  »
«  Seigneur, répondit le sage, je n’ai jamais prétendu à la connaissance totale. Je ne connais que ce que je sais. Et ce que je sais n’est qu’une goutte d’eau alors que ce que je ne sais pas est un océan immense !   »
«  Ah ! Ah ! reprit le roi, tu ne sais donc rien et cependant tu fais le gros dos au milieu de tes prétendus élèves ! Eh bien, tu vas devoir faire un plongeon dans la petite goutte de ton savoir pour y trouver la réponse à cette question : quand on laisse tomber un pilon dans le mortier vide, le bruit qui en résulte vient-il du pilon ou du mortier ? Réfléchis bien et réponds, sinon je te ferai pendre immédiatement !   »
Le sage garda un moment le silence, puis il dit : «  Le bruit vient des deux !   » «  Mais dans quelle proportion d’intensité ?   » demanda encore le roi.
Le sage, ne sachant quoi répondre, resta interdit. Le roi Hédiala reprit : «  Dépêchons-nous, fameux sage dont la connaissance se situe en deçà d’un mortier et d’un pilon !   »
À ce moment, un fou écarta la foule et s’avança vers Hédiala. «  Ô roi, s’écria-t-il. Aucun homme n’ayant jamais été frappé de commotion cérébrale ne poserait pareille question et, pour y répondre, il faut avoir l’esprit fêlé ! Aussi est-ce moi qui vais te donner satisfaction.   »
Levant le bras, il assena au roi une gifle si sonore que chacun l’entendit dans tout le village. Puis il éclata de rire : «  Eh bien, ô roi ! Est-ce de ma main ou de ta joue qu’est sorti le bruit, et dans quelle proportion ?   »

Moralité : "Il faut souvent un fou pour instruire un despote !"

Contes des Sages d’Afrique (p. 163), Amadou Hampâté Bâ. Édit. Le Seuil. nov. 2004. 179 pages

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