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L’odieux prétexte d’Hyène-Père

mercredi 10 janvier 2018

Cette année-là, il y eut une éclipse de la grâce divine. La bienveillance du Créateur resta suspendue entre terre et ciel. La pluie cessa de tomber. Les gorges se desséchèrent. La surface de la terre se recouvrit de gerçures.
Aucune herbe nouvelle ne poussait plus ; les anciennes dépérirent. Pour finir, il n’y eut presque plus rien à manger ni pour les hommes ni pour les animaux. On ne trouvait plus la moindre goutte d’eau nulle part. Les vers de terre grignotèrent les racines des plantes. Les termites en rongèrent les feuilles et les branches. Les oiseaux se nourrirent des vers. Les rapaces mangèrent les oiseaux. Bref, les êtres s’entre-dévorèrent tant et si bien qu’il ne resta plus, dans tout le Djêri (haute brousse), qu’une famille Hyène composée de Hyène-Mère, Hyène-Père et Hyène-Fils.
Pour échapper à la calamité, tous trois prirent la fuite. En cours de route, hélas, Hyène-Mère succomba de fatigue, de faim et de soif. Hyène-Père et Hyène-Fils dévorèrent son cadavre. À quelque chose, cadavre est bon…
Plusieurs jours après, la faim pressa de nouveau Hyène-Père. Il sentit ses forces décliner ; or il ne voulait pas mourir. Ne pouvant se manger lui-même, il n’y avait qu’une solution : manger son fils. «  Pour cela, se dit-il, il me faut un motif valable, un motif qui justifiera ma mémoire devant les trois tribus d’hyènes : Pelage-Fauve, Pelage-Gris et Pelage-Noir.   » Hyène-Père se plongea dans ce qui, visiblement, était une méditation profonde.
Intrigué, son fils le fixa des yeux. S’apercevant que son fils l’observait plus que de coutume, Hyène-Père abaissa davantage encore son derrière qui n’était déjà que trop surbaissé par la nature. «  Ohé, petit ! s’écria-t-il. On raconte qu’au cours des temps il y eut une époque où Allawalam transmutait les corps des animaux les uns dans les autres sans considération d’espèces. La chose est d’autant plus véridique que, comme je viens de le constater, tu as des yeux d’agnelet et non de véritable petit d’hyène !   »
Hyène-Fils, qui n’était pas dupe des intentions de son père dénaturé, s’exclama : «  E-é-é-éh ! E-é-é-éh ! Mien Père ! Comment pourrais-je, étant ton fils naturel, devenir celui d’un ovin cornu ?
– La preuve en est que tu viens de bêler, rejeton de bélier ! Apprends que le fils de la brebis a beau séjourner dans le pelage de l’hyène, jamais il ne hurlera
"gnouiiii !" Pour t’apprendre à occuper indûment les entrailles d’un carnivore, viens donc dans mon estomac chercher ton reste !   »
Et, joignant le geste à la parole, Hyène-Père se jeta sur son fils qu’il dévora à belles dents.
La faim ne se contente pas de chasser l’hyène du bois, elle lui fait aussi dévorer son fils…

De ce conte, la tradition tire deux leçons :
Quand un homme de caractère affirme une chose, certes on peut le croire, sauf s’il dit : «  Même si je meurs de faim, je ne ferai jamais telle ou telle chose  », car Dieu seul sait à quelles extrémités peut pousser la faim.
Lorsqu’un chef en veut à quelqu’un, il finira toujours par trouver un motif pour sévir contre lui.

Contes des Sages d’Afrique, Amadou Hampâté Bâ, Édit. du Seuil.

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