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L’homme et le crocodile ou le bienfait gâté

mercredi 28 février 2018

Un jour, il y a très longtemps, alors que les animaux et les hommes se comprenaient encore, un crocodile imprudent s’était aventuré assez loin sur la terre ferme. Or, ce jour-là, un feu vint se déclarer dans la brousse aux herbes touffues.
Le malheureux crocodile, bientôt bloqué par les flammes, ne peut plus rejoindre les eaux maternelles de la rivière. Le feu se rapproche ; la fumée l’entoure ; la respiration lui manque.

Soudain il aperçoit au loin un jeune homme robuste qui porte sur la tête une charge de feuilles. Un sac de grande taille pend à ses côtés… Le crocodile appelle à l’aide. L’homme s’arrête. «  Qu’y a-t-il, crocodile ? Que veux-tu ? — Je t’en supplie, viens à mon secours. Je vais mourir ici si tu ne me ramènes pas à la rivière. — Je crains une querelle, dit l’homme. — Quelle querelle redoutes-tu ? — Celle qui résulte d’un bienfait gâté. — Comment pourrais-je gâter le bienfait d’un homme qui va m’empêcher de périr ? s’exclame le crocodile. — On verra bien  », dit l’homme.
Il entoure solidement ses pieds de feuilles vertes pour se protéger du feu, se rapproche du crocodile et lui jette son sac : «  Entre là-dedans ! lui dit-il. — Pourquoi ? — Pour que je puisse te porter sans crainte. — C’est juste  », dit le crocodile. Et à force de se tortiller, il finit par entrer dans le sac.
L’homme soulève alors le lourd fardeau, le pose sur sa tête, saute à travers la zone enflammée et court jusqu’au bord de la rivière. Là, il dépose le sac sur le rivage, puis s’éloigne. «  Crocodile, dit-il, te voici arrivé au bord de l’eau ! — Homme généreux ! dit le crocodile du fond de son sac, je t’en prie, parfais ton geste et porte-moi jusque dans l’eau.  » L’homme ramasse le sac et entre dans la rivière. Afin que le crocodile se sente à l’aise, il dépose son fardeau suffisamment au large. «  Tu peux sortir ! lui dit-il, tu es maintenant dans l’eau.  »
Le crocodile sort, se détend, et fait mine de s’engager vers les profondeurs. Tout à coup, avant que l’homme ait eu le temps de regagner le rivage, dans une détente foudroyante, il se retourne et lui happe le pied dans ses mâchoires redoutables. «  Ô homme ! dit-il, ne m’adresse pas de reproches, car depuis une semaine j’étais perdu dans la brousse et de tout ce temps je n’ai rien trouvé à manger. Si je te laissais aller maintenant, je mourrais de faim.  » Indigné par une telle injustice, l’homme s’écrie : «  Tu n’as pas honte de payer ainsi en mal le bien que je t’ai fait ? — Bon ! dit le crocodile, Attendons que quelqu’un vienne boire à la rivière, et demandons-lui de juger entre nous.  »

Quelque temps plus tard, alors que le feu s’était calmé, une vieille jument arrive d’un pas branlant jusqu’au bord de la rivière. Comme elle s’incline et tend le cou pour se désaltérer, le crocodile fouette l’eau de sa queue et dit : «  Vieille jument édentée ! Si tes lèvres touchent l’eau avant que tu n’aies jugé entre moi et cet homme, je te saisirai de mes dents, je te noierai dans les profondeurs de la rivière et je te mangerai !  » La jument recule précipitamment de quelques pas. «  Que dois-je donc juger entre toi et cet homme ? demande-t-elle en tremblant. — Je désire que tu me dises si chez vous, habitants de la terre ferme, un bienfait est rendu en mal, ou si cela n’arrive jamais. — Et qui t’a dit qu’un bienfait ne se rend pas en mal chez les habitants de la terre ferme ? — Cet homme ! répond le crocodile. — Eh bien, crocodile, sache que si le bienfait n’était point rendu par le mal, je ne serais pas dans l’état où tu me vois aujourd’hui ! Dans notre village, tu ne verras pas un étalon monté par des cavaliers qui n’ait été mis à bas par moi au temps où j’étais une jument fringante qui ne cessait de produire et de reproduire… En ce temps-là, on m’avait logé dans un hangar tapissé de sable fin. Chaque jour on fauchait pour moi de l’herbe fraîche, on me gavait, on peignait ma crinière. Mais du jour où je suis devenue vieille, mon maître m’a fait sortir du hangar tapissé de sable fin et a ordonné d’aller me jeter dans la brousse. On m’a jetée si violemment que je ne pouvais plus bouger. Toute la journée je suis restée étendue là, en plein soleil. Des charognards planaient et tournoyaient au-dessus de ma tête. Seul mon hennissement parvenait à les effaroucher un peu. Hélas ! Personne n’est venu me jeter un seul regard de pitié en souvenir du bien que je leur avais fait. Ce n’est qu’au coucher du soleil que j’ai pu enfin me relever et me traîner jusqu’au bord de la rivière pour étancher ma soif. Et depuis lors, jusqu’à ce jour, je suis dans cet état où vous me voyez. Alors, s’il est vrai qu’un bienfait ne doit pas être payé en mal, ce n’est certainement pas dans notre village ! — Vieille jument, dit le crocodile, bois et rentre chez toi en paix. Et toi, homme, as-tu entendu ?  » L’homme dit : «  Je n’accepte pas le jugement émis par cette vieille imbécile qui n’est qu’un résidu de vie répugnant ! Attendons quelqu’un d’autre.  »

Voici qu’un lièvre aux longues oreilles s’approche de la rivière. «  Ô imam de la brousse, appelle le crocodile, viens et juge entre nous ! – Laisse-moi d’abord plonger mes lèvres dans l’eau, dit le lièvre. Quand j’aurai étanché ma soif et que mon cœur sera calmé, alors je pourrai juger entre vous et me prononcer en toute lucidité.  » Le crocodile le laisse faire. Après avoir bu à longs traits, le lièvre s’installe prudemment à l’écart et dit : «  Parlez maintenant et ne mentez pas ! – Cet homme que tu vois là-bas, dit le crocodile, est venu ici pour pêcher des poissons. Il a introduit ses pieds dans ma demeure. Je l’ai happé, car voilà aujourd’hui sept jours que je n’ai rien mangé. L’homme a crié alors que j’ai commis une injustice et me cite devant un tribunal. Or, quiconque émet un jugement, il le réfute : ‘Celui-ci n’est pas équitable, il faut en attendre un autre’. Pourtant tante jument m’a donné raison. Mais cet homme s’y est refusé.  » Le lièvre se tourne alors vers l’homme : «  Fils d’Adam, expose ce que tu as à dire.  » L’homme raconte comment il a sauvé le crocodile de l’incendie, ajoutant qu’il avait dit sa crainte de voir éclater une querelle résultant d’un bienfait gâté, éventualité que le crocodile avait énergiquement écartée, pour se retourner contre son sauveur quelques instants plus tard. «  Hum !…  » fait le lièvre d’un air pensif… «  Crocodile, dit-il, il est clair pour moi que la vérité est de ton côté… Je voudrais que tu prouves à cet homme que son sac ne peut te contenir tout entier comme il le prétend. Entre dedans, puis ressors. Et si même le plus petit bout de ta queue ne peut y entrer, je te donnerai raison, car ce sera la preuve que cet homme est un menteur.  »
Le crocodile sort de l’eau et se traîne sur le sol. L’homme écarte l’ouverture de son sac. Le crocodile y fait entrer sa tête, puis hésite un instant. «  Ô homme, fait le lièvre à voix bien haute, je te préviens : même si le crocodile entre tout entier dans ton sac mais qu’il reste encore un petit bout de sa queue au-dehors, je lui donnerai raison ! Cela voudra dire que tu as menti.  »

Rassuré, le crocodile se glisse alors jusqu’au fond du sac, veillant bien à laisser au-dehors un petit bout de sa queue. «  Homme, dit le lièvre à voix basse, fais vite ! Attache bien l’ouverture de ton sac !  » L’homme s’exécute. «  T’arrive-t-il de manger de la chair de crocodile ? – Oui, dit l’homme, chaque fois que je le peux. – Alors, cogne sur le crocodile jusqu’à ce qu’il trépasse puis emporte-le jusqu’à ta maison. Si tu as du riz décortiqué chez toi, tu viens de gagner la viande pour l’accompagner ! – Lièvre maudit ! Fulmine le crocodile du fond de son sac. Si je sors, tu verras combien ce que tu as fait est mauvais.  » Pendant ce temps, l’homme s’est saisi d’une grosse bûche de bois. Il s’approche du crocodile et le frappe de toutes ses forces jusqu’à ce que le sac soit rougi de son sang. Une fois certain que l’animal est bien mort, il jette sa bûche et dit au lièvre : «  Viens avec moi jusqu’à ma maison. Je veux te présenter à ma famille et lui dire ce que tu as fait pour moi.  » Il pose alors sur sa tête le sac contenant la dépouille du crocodile et s’engage sur le chemin qui mène au village. Le lièvre le suit en trottinant. Arrivé devant l’entrée de sa maison, l’homme dit au lièvre : «  Entre ! – Tu dois entrer le premier, dit le lièvre. Si une personne a quitté sa maison et qu’elle y revient accompagnée d’un invité, il est plus convenable qu’elle s’assure d’abord de l’état de sa demeure. – Tu as raison  », dit l’homme. Et il entre dans sa case. Là, il trouve tous les gens de sa maisonnée réunis autour d’un lit où gît son fils préféré. L’enfant souffre atrocement de la tête.

Un guérisseur auquel on a fait appel est assis à l’écart. Il bat des cauris (coquillages) et les jette sur le sol, afin de découvrir, en interprétant leurs positions, le remède qui convient le mieux à l’enfant. Le guérisseur s’adresse à l’homme : «  Va vite chercher de la cervelle de lapin et du sang de crocodile. Les cauris ont répondu : si ces deux éléments sont cuits ensemble et que l’enfant en mange, il guérira. – Chut, doucement ! Ne parle pas si fort ! Je suis justement venu avec un lièvre qui attend au-dehors, et j’ai avec moi du sang de crocodile. Je vais appeler le lièvre. Dès qu’il sera entré, frappez-le et cassez-lui la tête !  »
Mais le lièvre, qui était entré dans la cour et s’était silencieusement approché de la porte, a entendu toute la conversation. D’un bond il sort à l’extérieur et détale sans demander son reste. L’homme l’appelle : «  Reviens, lièvre ! Reviens ! – Va chercher un autre lièvre ! Ce n’est pas ma cervelle qui va servir à guérir ton fils ! Homme, tu avais bien raison : chaque fois que l’on entend une discussion ou une querelle, c’est qu’un bienfait a été payé en mal. Mais chaque fois que cela arrive, c’est que l’auteur du bienfait ne s’est pas mis suffisamment en garde. Voilà qui ne m’arrivera pas !  » Et le lièvre, le plus malin des animaux, regagna à bonds puissants les herbes de la haute brousse.

Contes des sages d’Afrique, Amadou Hampâté Bâ. Éditions du Seuil.

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